Après le succès de l’exposition parisienne Basquiat, Pébéo décode le phénomène avec un spécialiste

Publié le 09 février à 9:10
 1986 - Collection Pierre Cornette de SAINT CYR

1986 - Collection Pierre Cornette de SAINT CYR

352 000 visiteurs ont eu le privilège de découvrir jusqu’au 30 janvier 2011 l’exposition Basquiat au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris organisée à l’occasion du cinquantenaire du peintre new-yorkais décédé en 1988. Pour tous ceux qui n’ont pas pu s’y rendre, Pébéo a choisi de donner la parole à Christian Lassalle, expert auprès d’entreprises pour l’analyse de l’image et de la peinture, également ingénieur d’études à l’Université de Paris Ouest Nanterre. Il explique les raisons d’un tel succès aussi populaire que durable !

Christian Lassalle : Basquiat est l’un de ces artistes qui représente la peinture à une époque où celle-ci disparaît. Basquiat dans sa courte vie est un très bon peintre. Il connaît parfaitement l’histoire de la peinture et de sa technique. Il la défend à une époque où justement celle-ci n’est pas le fer de lance de l’art d’avant-garde, et en particulier avec des artistes plasticiens de la génération précédente tels que Rauschenberg et Jasper Johns.

Je propose 4 croisements pour le comprendre : entre des faits biographiques, de société, d’intérêts et de thèmes.

 Le premier croisement est un rapport à la peinture.

Basquiat joue un rôle important, il sait très bien d’où il vient ; il n’est ni conceptualiste, ni abstrait. Mais il connaît bien ces tendances. Il cherche à les rendre moins intellectuelles, moins universitaires et plus vivantes. C’est pour cette raison qu’il va bénéficier d’une très grande aura et d’une très grande écoute.

Le deuxième croisement, c’est son énergie et sa situation avec l’art.

Il a une très bonne connaissance des Arts Premiers et en particulier des Arts africains vus au musée de Brooklyn depuis son enfance. C’est fondamental parce qu’il est Noir et que cette connaissance lui fait prendre une place majeure. Comme celle qu’a pu tenir Picasso au début du siècle. D’ailleurs, il est évident que Picasso a joué un rôle dans son évolution. A New York, il pouvait également voir de très grandes œuvres de Picasso dont “Les demoiselles d’Avignon” et puis “Guernica”.

Le troisième croisement concerne sa réflexion sur le rapport aux Noirs et à la négritude.

Son art est naturellement “de rue” par rapport à un art installé dans des circuits commerciaux. Basquiat est pourtant un très grand commercial au sens étymologique du terme (échanges avec les autres).

C’est pour cela qu’il dit ne pas être un grapheur ou un tagger ordinaire. Il ne se limite pas aux mots, ni au dessin, ni à une peinture de mots (même s’il a une très grande exigence sur le vocabulaire employé). Chaque œuvre de Basquiat est un véritable rébus en fonction des 3 langues qu’il pratique, l’anglais, l’espagnol ainsi que le français par ses origines haïtiennes. Il faudrait lire ses œuvres comme des poèmes. C’est un remarquable coloriste.

Il a une grande admiration pour Andy Warhol, d’un point de vue plastique et humain ; il apprécie le Warhol commercial, dans les 2 sens du mot. Commerce dans les sens “relation avec les autres” et “souci de relation économique”. Dans ce sens, Basquiat va devenir important d’un point de vue du mythe américain ; il comprend Andy Warhol, dans ses milieux “underground”, un monde de la nuit, des clubs. Tous les deux se rejoignent par une très grande interrogation sur la vie et sur la mort.

L’art de Basquiat comme celui de Warhol est hanté par ces questions de la mort, de la maladie, de la drogue, de l’alcool. Il n’y a pas d’invention véritable chez Basquiat, c’est un grand classique. Il promeut des gens comme Warhol. Il possède une énergie folle peut-être due en partie à son accident de voiture qu’il a eu enfant et qui a nécessité l’ablation de la rate ; je ferais un vilain jeu de mot en disant que c’est “un dératé” ; ce “dératé” finalement peut avoir une relation à son corps et à son énergie qui vient d’une pulsion libidinale et érotique plus ou moins exploitée. Il se peut qu’il existe une grande sublimation dans son travail qui demeure démesurée.

Le quatrième croisement : il défend sa culture

Basquiat est facile d’accès pour beaucoup de jeunes car sa peinture est classique, figurative. On est facilement en phase avec ses tableaux qui représentent la musique, l’énergie, une certaine jeunesse, la négritude, le “borderline“, une vie accidentelle. Une vie qui ressemble à celles de nombreux jeunes ou de plus âgés qui restent jeunes. Il mélange dynamisme, souffrance mais aussi joie de vivre qui est bien le propre de cette génération, d’où le succès de cette exposition avec une forte majorité de jeunes.

Il va chercher à défendre cette culture noire comme ont existé dans les années 1900-1920 des mouvements de revendication Noire et des écoles de peinture Noire aux États-Unis, comme  le surréaliste métis Wilfredo Lam ;  ou le Dr Barns qui recommandait aux jeunes Noirs de venir voir son musée et n’acceptait que des Noirs.

Dans cette évolution de la place du Noir dans cette société américaine, il joue un rôle très important avec les jazzmen, Michael Jackson ou d’autres figures Noires issues du sport et naturellement de la politique comme Martin Luther King ; finalement, il précède et rend, d’une certaine manière, possible l’arrivée d’Obama.

Dans une production d’une vie aussi courte, il est difficile de distinguer une période mais quand la maladie le gagne, il va s’intéresser davantage à l’ethnologie et à l’anthropologie. Et avec pertinence, il va chercher à guérir ou au moins à s’alléger devant la mort par les moyens spirituels qui viennent d’Afrique, de Cuba, des îles, par sa connaissance des griots et du Vaudou. Il ne tenait pas à une guérison physique mais plutôt à préparer son esprit à sa mort. Dans ces années là, le sida apparaît, il voit certains de ses amis disparaître.  Il vit une évolution plus “spiritualiste“, s’intéresse davantage à Léonard de Vinci et à ses connaissances anatomiques, donc à l’évolution et à la souffrance du corps.

D’un point de vue musical, pour se faire plaisir et écouter quelques morceaux de musique appréciés par Basquiat, on peut relever son admiration pour Charlie Parker dont “Cherokee” et l’album “26 novembre 45”.
Il avait aussi fondé un groupe de musique, baptisé “Gray” du nom de cet anatomiste dont sa mère lui avait offert le livre alors qu’il était à l’hôpital après son accident.

Comme un hommage bien vivant - et authentique ! - à cet artiste à la trajectoire foudroyante, Pébéo avait également invité ses fans Facebook à partager, après leur visite, impressions et émotions. Découvrez leurs commentaires à l’état brut sur la page dédiée à cet événement.