GHASS : La couleur est matière...à réflexion !

GHASS : la couleur est matière...à réflexion

En 1989, Ghass Rouzkhosh arrive à Paris en exil, en provenance de Shiraz, l'ancienne capitale de la Perse pour Paris. Traumatisé par les 8 années de guerre vécues, dont les deux dernières sur le front irano-irakien, il se jette corps et âme dans les beaux arts et la peinture artistique malgré des conditions matérielles difficiles. Avec les années 2000, Ghass obtient peu à peu une reconnaissance internationale marquée par de nombreuses expositions majeures. Pour Pébéo, l’artiste, installé sur la Butte Montmartre à Paris, examine le rôle qu’on peut qualifier d’éthique de “ses” 4 couleurs. Propos recueillis par Patricia Chaveau, directrice de la communication.

Pébéo : Toutes ces souffrances endurées sont souvent palpables dans vos œuvres. Mais quels rôles jouent vos tableaux par rapport à ce parcours douloureux ? Exprimeraient-elles un devoir de mémoire ou bien une révolte, un refus, ou encore un appel à la conscience universelle ?

Ghass : Après avoir vécu cette tragédie de la fin du XXème siècle, aux conséquences effroyables, et avoir été inévitablement marqué par des images traumatisantes, j’ai commencé à peindre les maux dont souffre l’humanité dans le but de réveiller les consciences. Souvent, lorsqu’on parle de guerre, on se contente d’entendre… Mais la vivre est bien plus difficile et horrible. La Révolution iranienne, 8 années de guerre dont 2 comme soldat… c’est une étape de ma vie. Ma peinture est percutante, à l’image de ce que j’ai vécu.

TSUNAMI

Tsunami 240cm X 220cm

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Pébéo : Vous utilisez au départ de votre carrière 3 couleurs sans mélange (noir, rouge et blanc). Pourquoi ce choix radical et comment abordez-vous ces 3 couleurs ? Pour dire ou montrer quoi ?

Ghass : Dès 1991, j’ai suivi des cours de dessins - d’après des modèles vivants - à l’école Nationale des Beaux Arts de Paris et commencé mes recherches sur les thèmes de l’art imaginaire et de la dimension symbolique des formes. A partir de cette période, je n’ai plus utilisé  que 3 couleurs :

 - le rouge, inspiré par la couleur du ciel après un bombardement ;
 - le noir, par celle des arbres calcinés ;
 - le blanc, qui représente la paix et l’innocence.
 

Chaque couleur a une signification. Elle révèle un message important. Ma peinture se veut généreuse pour entrer dans la vie quotidienne des gens, les toucher, les inviter à réfléchir. A mes yeux, l’intérêt de l’Art est de rendre l’invisible visible. J’ai choisi la peinture abstraite pour provoquer la communication et inciter à la réflexion ainsi qu’à la méditation silencieuse.

Pébéo : En 2010, vous avez ajouté la couleur jaune ; pourquoi ? Que signifie-t-elle au regard de votre travail ?

Ghass : Aujourd’hui, à force de travail acharné, je suis présent sur la scène internationale pour mes créations… Je peux enfin dire que le choc émotionnel dû à cette sombre période de guerre est derrière moi.

Animé par la volonté de défendre des causes humanitaires, j’essaie désormais, à travers mes œuvres, d’amener les spectateurs à réagir, se positionner, dialoguer sur le monde qui nous entoure, et finalement agir pour que tous ensemble nous fassions émerger la lumière de l’obscurité. J’ai choisi la couleur jaune qui représente la lumière pour apporter la vie et le bonheur. 

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Pébéo : D’autres couleurs viendront elles compléter un jour votre “tétrachromie” ? 

Ghass : J’espère bien ! La vie continue. On prend de l’âge et aujourd’hui je ne peux pas dire que je supprimerai une autre couleur ou que j’en rajouterai. Cela dépendra de comment évolue le monde. Je souhaite que ma peinture suive son temps.

Pébéo : Certains de vos tableaux, par exemple Noun, semblent emprunter à ou passer par la calligraphie dont la Perse est un des berceaux ; est-ce volontaire et si oui pourquoi ?

Ghass : J’ai souvent reçu des demandes pour effectuer des calligraphies mais je n’y ai jamais répondu car je ne souhaite pas exécuter des calligraphies persanes traditionnelles. Je veux y laisser des traces de moi. C’est le cas effectivement de Noun. Cette calligraphie parle au monde entier. Noun, en persan, signifie “le pain”, une nourriture universelle, biologique mais aussi imaginaire, dont tous les êtres humains ont besoin. A l’image de la peinture qui nous aide à nous “nourrir” : éduquer nos enfants, réfléchir, inviter aux voyages, libérer notre regard et notre parole. Aujourd’hui le monde se révolte, se réveille et Noun représente aussi, face au manque de lumière et d’espoir, une perspective. Elle correspond à une forme de présence, à la fois intellectuelle mais aussi sensuelle, dans notre société caractérisée par le manque et donc, l’absence. Dans ce sens, la calligraphie incluse dans le tableau apporte bien cette bivalence entre les sens et l’esprit.

La Renaissance

La Renaissance 225cm X 175cm

Crédit photo : Cyrus Atory

1964 : Naissance de Ghass
1972 : Premier tableau au prix de 1 $
1979 : Découverte de la révolution
1980 : Choc de la guerre
1984 : Ghass devient soldat
1986 : Ecole des Beaux-arts
1988 : Délivrance de son passeport
1989 : Arrivée en France
1991 : 3 couleurs noir, rouge et blanc
1999 : Première exposition
2003 : Décès de sa mère
2004 : Première vente à un musée
2007 : Première vente chez Christie's
2009 : Décès de son père
2010 : 4ème couleur, le jaune.

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