Anish Kapoor: la dimension est une question de sens

Anish Kapoor: la dimension est une question de sens

Prochain artiste invité de l'exposition Monumenta à Paris (du 11 mai au 23 juin) avec pour mission d'investir la Nef du Grand Palais, “le peintre qui sculpte’ (comme il se définit lui-même) Anish Kapoor bénéficie d’un très large succès et d’une notoriété mondiale dans l'univers des beaux arts et de la peinture artistique, sans cesse grandissantes au fil des œuvres qu’il égrène tout autour de la planète. Pour Pébéo et en exclusivité, il examine de son œil d’artiste les relations qu’il entretient entre le sens et la dimension… Propos recueillis par Patricia Chaveau, directrice de la communication.

Pébéo : Vous êtes le prochain artiste sélectionné pour l'exposition Monumenta à Paris (du 11 mai au 23 juin). Le défi est de taille, puisqu'il s'agit d'investir la Nef du Grand Palais, un vaisseau de 13 500 m² qui culmine à 45 mètres de hauteur et les contraintes sont multiples… En avril 2010, vous affirmiez “Je sais ce que je veux faire au Grand Palais, et mon ambition est de faire une œuvre d’une taille considérable, que je veux intégrer totalement au bâtiment pour créer quelque chose qui soit à la fois contemplatif, portant à la méditation... et en même temps très impressionnant.” Où en êtes-vous ? Que nous préparez-vous ?

 Anish Kapoor : "Le Grand Palais" est un espace très difficile parce que grand - très grand ! - et qu’il y règne une qualité de lumière,disons, difficile !… L’espace intérieur est presque plus grand que l’espace extérieur et ce paradoxe amène le défi : comment engager la dimension dans cet espace sachant que la qualité de l’espace est très liée à la lumière ?
Alors  je travaille normalement en réalisant d’abord un modèle de l'espace, très petit, puis je me fais des propositions et essaye d’imaginer ce qu’elles pourraient donner dans un tel espace… Maintenant, bien sûr, à ce stade, nous sommes dans la production de ... quelque chose ... (rires).

Pébéo : Depuis lafin des années 1990, ces œuvres monumentales (Tarantara, Sky Mirror I et II,Marsyas, Cloud Gate, Melancholia…) caractérisent aujourd’hui votre travail. Quelles évolutions traduisent-elles depuis vos premières œuvres entièrement recouvertes de pigments (comme “1000 Names”) qui renvoyaient à votre Inde natale ?

 Anish Kapoor : La dimension est un des outils de la sculpture. Je crée des œuvres de petite dimension, de dimension atelier, de dimension humaine et aussi de très grande dimension! Je crois que nous n’avons pas à craindre la dimension de l’objet. La grandeur fait partie d’un des outils qui apporte ou peut apporter de la signification; le sens, c’est la seule question importante.

Pébéo : Vos sculptures aux lignes épurées, incurvées la plupart du temps, sont monochromatiques. Pourquoi ? N’y a-t-il qu’une seule couleur pour “dire“ chacune de vos œuvres ?

Anish Kapoor : Je suis profondément intéressé par la couleur… Et pas uniquement pour recouvrir une surface en deux dimensions. Mais la couleur pour un volume tridimensionnel est un sujet délicat. On touche à la fois au matériel et au non-matériel. C’est cette bivalence de la couleur - les couleurs monochromes en particulier - qui m’intéresse.

Pébéo : Vous dites vous-même : "Je suis peut-être un peintre qui fait de la sculpture.“ De nombreux critiques disent de vous“En sculptant, il peint.“ Auriez-vous réalisé en quelque sorte la synthèse entre ces deux arts ? Quels rapports entretenez-vous désormais avec la peinture, que vous apporte-t-elle ?

Anish Kapoor : Le monde tridimensionnel ne l’est jamais pleinement. Il est aussi bidimensionnel alors il est toujours illusoire… Une des caractéristiques des objets et des couleurs est qu’ils sont toujours illusoires; ils ne sont jamais ce qu’ils disent être. Ils sont toujours autres et  cet « autre chose » me motive depuis tant d’années.

Pébéo : Terre-ciel,matière-esprit, lumière-obscurité, visible-invisible, conscient-inconscient,mâle-femelle, corps-âme, convexe-concave… Toute votre œuvre est traversée par une sorte de dialectique protéiforme qui semble agir comme un moteur et empêche toute “fixation“… Mais quel est le but poursuivi, que voulez-vous montrer/dire au final ?

Anish Kapoor : Je ne cherche pas « dire » un message précis mais nous vivons dans un monde empreint d’oppositions. Nous nous définissons par masculin ou féminin, par grand ou petit, humide ou sec, jour et nuit… Tout ce que nous sommes est le fruit d’une opposition et, d’une certaine façon, cette vision de la vie est essentiellement matérielle alors pourquoi pas dans l’Art ? C’est ce qui nous conditionne dans notre processus de penser quand nous créons des objets.

L’œuvre pour Monumenta est décrite ainsi par l'artiste : Leviathan

" un seul objet, une seule forme, une seule couleur". Mon ambition est de créer un espace dans l'espace qui réponde à la hauteur et à la lumière de la nef du Grand Palais. Les visiteurs seront invités à entrer dans l’œuvre, à s'immerger dans la couleur et ce sera, je l'espère une expérience contemplative et poétique." 

Conçue avecles technologies les plus audacieuses, l’œuvre ne s'adressera pas au seul regard mais invitera le visiteur à faire une découverte sensorielle et mentale globale.

 photo : monumenta2011-anish-kapoorleviathan

Né en 1954 à Bombay, il est installé à Londres depuis le début des années 1970. Son travail a rapidement gagné une considération internationale célébrée par de nombreux prix dont le fameux Turner Prize qu'il remporta en 1991. Sa démarche fit depuis l'objet de nombreuses expositions personnelles dans les musées les plus prestigieux du monde dont le Guggenheim, le Louvre, la Royal Academy, la Tate Modern, etc. il lui a été récemment commandé de concevoir le signal marquant les prochains jeux Olympiques à Londres, une sculpture de 116 mètres de haut intitulée "Orbit".

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